Romansh

Allegra! Zoom sur le romanche quatrième langue suisse

La quatrième langue nationale suisse reste bien mystérieuse aux yeux du monde… et même aux yeux de nombreux Suisses ! Parlé presque exclusivement dans les Grisons, le romanche arrive rarement aux oreilles des autres Suisses. Il fait pourtant partie de l’identité suisse et possède pleinement le statut de langue nationale et officielle. Aujourd’hui, il apparaît comme un patrimoine culturel menacé. Son usage diminue en effet, malgré des mesures visant à le dynamiser, car il est concurrencé par le suisse-allemand.

D’après une enquête de l’Office fédéral de la statistique, 0,5 % de la population suisse indique le romanche comme une de ses langues principales en 2017, contre 1,1 % en 1910. En un siècle, la proportion de romanchophones a donc été divisée par deux ! Le romanche reste néanmoins particulièrement dynamique dans deux zones des Grisons: la vallée de la Surselva et la Basse-Engadine. Les romanchophones ont la spécificité d’être tous bilingues, ils maîtrisent également une autre langue nationale. Il faut noter que les Grisons sont le seul canton suisse à compter trois langues officielles : l’allemand, le romanche et l’italien.

Zuoz/Oberengadin © Joachim Kohler Bremen

Mais d’où vient le romanche ? Il s’agit d’une langue latine, tout comme l’italien, le français ou le catalan. En l’an 15 avant J.C., les Romains ont en effet conquis la province de la Rhétie, qui incluait l’actuel territoire des Grisons. Le romanche est un héritage du parler vernaculaire des soldats et colons, influencé par la langue des autochtones. Jusqu’au XVe siècle, la majorité de la population des Grisons le parle. En 1464, la ville de Coire est dévastée par un incendie. Elle subit alors un phénomène de germanisation sous l’influence des artisans germanophones employés à sa reconstruction. La communauté romanche perd ainsi son centre culturel et linguistique. La concurrence entre parlers germaniques et latins ne date donc pas d’hier dans la région !  

Rumantsch: une norme, plusieurs idiomes

Tout comme le suisse-allemand, la quatrième langue nationale n’est pas une langue unifiée, mais les personnes qui parlent les différents idiomes, lesquels se déclinent en plusieurs dialectes, se comprennent aussi entre elles. Pour la majorité des linguistes, le romanche comprend cinq idiomes : le sursilvan, le sutsilvan, le surmiran, le puter et le vallader. Ces idiomes, utilisés à la fois à l’oral et à l’écrit, attestent d’une tradition littéraire quatre fois centenaire et disposent de leurs propres grammaires et dictionnaires. Cette diversité s’explique par le morcellement des communautés, dans une région célèbre pour ses 150 vallées. Aucun centre culturel n’a émergé, et les cinq idiomes recensés officiellement sont considérés comme égaux.

Parc National Suisse

Cette diversité posa un problème au moment où le romanche devint langue officielle. Afin qu’il puisse être utilisé dans l’administration, il fallait disposer d’une langue standard commune et écrite. Le rumantsch grischun a ainsi été créé en 1982 par le professeur Heinrich Schmid. Depuis, cette forme s’est heurtée à la résistance des romanchophones, attachés à leur propre idiome.

Vers une reconnaissance en tant que langue officielle

Au XIXe siècle, le canton des Grisons va encourager la germanisation des Romanches. Un projet qui n’est pas du goût des principaux concernés: des voix vont s’élever pour la défense de leur langue, et la Lia Rumantscha, organisation faîtière chargée de la défense et de la promotion de la langue romanche, est fondée en 1919.

Passeport suisse

Suite à un long combat, le romanche devient la quatrième langue nationale suisse en 1938. À cette date, le peuple suisse vote pour cette reconnaissance à 91,6 % ! Son statut de langue officielle, garantissant notamment aux romanchophones de pouvoir l’utiliser dans leurs démarches administratives, date de 1996. Son usage est cependant limité, et les textes officiels ne sont pas systématiquement traduits. Cependant, l’administration répond en rumantsch grischun lorsqu’une personne romanchophone lui écrit dans son propre idiome.

Le romanche, une langue vivante !

Le romanche manque cependant de visibilité au niveau national. Il n’est enseigné que dans quelques universités, comme à Fribourg, Genève ou Zurich. Au cours du XXe siècle, l’industrialisation du canton des Grisons et la progression du tourisme ont favorisé l’adoption du suisse-allemand par la population, au détriment du romanche. Malgré tout, il est encore parlé par environ 60 000 personnes et dispose d’un média de service public, la Radiotelevisiun Svizra Rumantscha, dont les émissions sont diffusées sur les chaînes alémaniques et accessibles en ligne.

Radiotelevisiun Svizra Rumantscha
© Radiotelevisiun Svizra Rumantscha

Des initiatives sont coordonnées par la Lia Rumantscha, financée en grande partie par la Confédération et le canton des Grisons. Ainsi, des cours de romanche ont été proposés à des émigrés lusitanophones, pour favoriser leur intégration dans les Grisons et encourager l’usage de cette langue. La suite bureautique Office de Microsoft a été traduite en 2006, pour permettre aux romanchophones de rédiger des textes en bénéficiant d’une correction orthographique, basée sur le rumantsch grischun. Il faut aussi noter que des écrivains, chanteurs ou rappeurs produisent des œuvres dans leur dialecte. Du côté de l’enseignement, chaque commune grisonne reste libre de choisir sa langue officielle, et celle de son école. Des établissements dispensent ainsi un cursus bilingue aux élèves.

Des racines qui portent loin

Le destin de cette langue ne se joue pas uniquement aux Grisons. Un grand nombre de romanchophones quittent leur canton d’origine pour leurs études ou pour des raisons professionnelles. Ainsi, près de 40 % d’entre eux vivent aujourd’hui hors du canton. La diaspora est particulièrement implantée à Zurich, la ville universitaire la plus proche, où un millier de romanchophones se sont établis. 

Chasa Rumantscha
Chasa Rumantscha © Mattias Nutt/Lia Rumantscha

Une question cruciale se pose : ces « émigrés » vont-ils conserver leur langue maternelle, ou la laisser de côté dans leur nouvelle vie ? Beaucoup sont attachés à leur culture et des initiatives voient le jour, comme la création de crèches romanchophones à Zurich ou l’organisation de cours pour les enfants par l’association Quarta Lingua à Zurich et à Bâle. Une approche qui doit permettre la transmission à la jeune génération, et donc la survie de la langue.